Du haut de mon 10e étage, les Tilleuls.

Rencontre avec Albert Mériau, habitant du Blanc-Mesnil

 

TILLEULS

Les « Tilleuls », quartier situé  au Nord du Blanc-Mesnil

 

L’enjeu pour nous est de donner la parole au citoyen, d’ouvrir la discussion sur leur vie quotidienne, dans ce qu’elle a de personnelle, mais aussi d’irréductiblement universel. « Discuter », c’est avant tout échanger des propos sur un sujet quelconque, mais c’est aussi analyser, critiquer, contester l’ordre des choses, en faisant valoir une opinion. Aux confins de la sphère privée et de la sphère publique, ce sont ces échanges, constitutifs d’une démocratie délibérative, que nous entendons restituer ici.

Perché au sommet d’une tour de la rue Henri Matisse, Albert nous accueille de ses yeux brillants et de son air rieur. De nombreux documents sont disposés sur la petite table du salon : Albert nous attendait de pied ferme.

Un citoyen militant

Vendéen de naissance, Albert débarque en région Parisienne en 1973. Il vit toujours dans le même appartement depuis. Chauffeur pour l’entreprise TVO (Transport du Val d’Oise), il s’engage rapidement au sein de la CGT, avec laquelle il aura mené de nombreuses batailles : du mouvement gréviste d’Argenteuil au récent défilé protestant contre la fermeture d’Auchan aux Tilleuls, l’engagement militant rythme la vie d’Albert. Proche de l’ancienne majorité gauche plurielle conduite par Ms. Mignot et Ramos, Albert fut notamment heurté par la décision de la nouvelle municipalité de fermer la Bourse du Travail. Celle-ci, créée en 1880, avait pour fonction première de fournir un local pour l’ensemble des associations syndicales (au premier rang desquelles la CGT), assorti d’une subvention de 80 000 € annuels[1]. Pour lui, la Bourse constituait un des poumons de la vie syndical Blanc-Mesniloise, qui se retrouve aujourd’hui menacée.

Donner son temps à la communauté afin d’améliorer le vivre ensemble

En dépit de divergences idéologiques manifestes avec l’actuelle majorité, l’alternance politique ne constitue pas pour Albert un motif de résignation politique ni de désengagement citoyen. Au contraire, Albert multiplie les casquettes et ne compte pas son temps quand il s’agit de la jouer collectif.

En tant que prêtre ouvrier, Albert a notamment mis en place des rencontres interreligieuses annuelles. Celles-ci rassemblant la municipalité ainsi que les différents responsables religieux locaux, représentants de la diversité confessionnelle qui existe au Blanc-Mesnil. Particulièrement attaché à ce moment de dialogue vital au vivre ensemble, Albert espère qu’il sera reconduit par la nouvelle majorité municipale.

Aujourd’hui président de l’Amicale des Locataires des Tilleul (quartier qui compte pas moins de 2000 adresses au total), il représente leurs intérêts auprès des bailleurs et tente de faciliter la vie en communauté. Habitant des Tilleuls de la première heure, Albert a été bien malgré lui un des témoins privilégiés de la dégradation continue du quartier depuis 25 ans. L’appauvrissement global des résidents s’accompagne selon lui du sentiment amer d’une “forme d’abandon de la part des pouvoirs publics”, dont la politique de la ville ne semble pas vraiment concerner le quartier.

La participation politique, entre déjà vu et désir de changement

Fortement impliqué au cœur de la communauté des Tilleuls, Albert fut longtemps bénévole pour la Maison de quartier au sein de laquelle il donna par exemple des cours d’alphabétisation (15 bénévoles pour environ 200 bénéficiaires).

En 2005, à la suite de ce qui fut désigné comme « les émeutes des banlieues » il rejoint le projet Vu d’ici et d’ailleurs, un journal populaire participatif dirigé par Zouina Meddour et appuyé par la journaliste du Monde Diplomatique Marina Da Sylva. Ce journal, créé par un collectif de femmes, avait pour vocation de donner la parole aux citoyens locaux. 14 numéros durant, ceux-ci exprimèrent leur vision des évènements qui les touchaient directement mais qui furent trop souvent distordus par les médias nationaux. Alimenté par des résidents des Tilleuls, la plupart n’étant pas journaliste de formation, le journal griffa bientôt de son empreinte les sujets nationaux et internationaux, avant de s’arrêter finalement en mars 2011.

L’expérience des Conseils de Quartier

Longtemps impliqué au sein des CVV (Conseils Vie et Voisinage) mais aussi dans les Conseils des Ainés, Albert note lucidement que les nouveaux Conseils de Quartier empruntent sensiblement le même chemin que leurs prédécesseurs. Pourtant, il semblerait bien qu’Albert entretienne une relation particulière à ce mode de participation. A la fois conscient de la désillusion potentielle portée par ce type de Conseils, Albert surpasse les désillusions passées : par ce nouveau « mandat » de conseiller de quartier, il réitère son engagement public et entretient l’espoir de « pouvoir aider à faire avancer les choses. » Pouvoir aider : il s’agit ici pour le citoyen d’être en mesure d’infléchir une réalité qui trop souvent le dépasse. En d’autres termes, il semble que la dynamique intrinsèque de la participation confère à ses acteurs une autorité suffisante afin qu’ils puissent peser sur la décision politique finale. En dépit de son implication et de sa volonté de croire en un souffle démocratique nouveau, Albert déplore que ce “soit toujours un peu les mêmes” présents à ce genre de Conseil. Conscient de la difficulté de rendre effectif le pouvoir de ces conseils, il reste lucide quant à leur portée décisionnelle limitée.

[1] La municipalité a fermée la bourse du travail le 31 décembre 2014, au motif qu’elle ne souhaitait pas “financer des associations à caractère politique” (cf l’explication du Maire lors du conseil municipal du 21 janvier 2015).