Le vivre-ensemble en émoi
Le 4 février dernier, près d’un mois après les attentats dans les locaux de Charlie Hebdo, François Hollande a tenu une conférence de presse afin d’annoncer des mesures fortes en faveur du « vivre ensemble ». Les « réserves citoyennes » ou la « généralisation du service civique » sont donc censés recréer du lien social au sein une nation fragmentée. Selon Manuel Valls, il y aurait même des situations d’Apartheid en France : les mots sont forts, contestables certes, mais ils ont le mérite d’ouvrir le débat.
Une fois de plus les banlieues sont sous le feu des projecteurs. Le journal Libération a notamment réalisé le jeudi 5 février un dossier complet qui interroge la pertinence de cette notion d’Apartheid. C’est pour nous l’occasion de confronter les discours des chercheurs, des responsables politiques et des hommes et femmes de terrain.
Depuis le mois d’octobre 2014, nous accompagnons à Blanc-Mesnil la mise en place des conseils de quartier. Ces conseils de quartier sont composés de quatre commissions, et l’une d’elle s’est justement assignée la tâche de travailler sur le vivre ensemble. C’est au sein de cette commission que nous avons rencontré Issa, le président de la maison de quartier des Tilleuls, une cité au nord de la ville de Blanc-Mesnil.
Au cours de notre interview avec Issa, nous avons longuement évoqué les difficultés que rencontrent les jeunes des Tilleuls. Les mécanismes qui mènent à l’exclusion et à la délinquance sont connus de tous : les situations d’échec scolaire ou de non-emploi sont les premiers pas qui peuvent conduire à la prison. Issa raconte « j’ai perdu un petit qui voulait faire plombier mais il n’a pas trouvé le stage qui ouvrait sur l’alternance, j’en ai aussi perdu un autre qui voulait faire une formation en électrotechnique pour la même raison. » Perde un petit signifie qu’il sera désormais inutile de lui dire qu’on peut réussir grâce aux études.
Après 40 ans de politique de la ville, Issa affirme « qu’on ne peut plus mentir aux jeunes, on ne peut plus faire de faux débats », il faut leur proposer des projets concrets ou bien ils se détourneront définitivement de vous. Le premier plan banlieue a été lancé en 1977 par Jacques Barrot. En 2003 le Conseil d’analyse économique remet un rapport accablant au gouvernement qui explique que les nombreux plans n’ont toujours pas permis « d’enclencher un cercle vertueux de requalification ni d’enrayer la tendance à la Ghettoïsation ». Un constat d’échec qui s’est tragiquement confirmé par l’explosion des banlieues en 2005 après la mort de Bouna Traoré et Zyed Benna. Presque 10 ans après, force est de constater que la situation ne s’est pas améliorée. A nouveau, une partie de la classe politique, à l’instar de Julien Dray, conseiller régional en île de France, appelle à un « vrai plan Marshall des banlieues ».1 Faudra-t-il faire un énième plan de rénovation urbaine comme celui de Jean-Louis Borloo de 2003 qui devait casser les Ghettos au moyen de démolitions massives? En 2012 la cour des comptes dressa un bilan sévère d’une décennie de rénovation urbaine aux effets bien limités.
Certes il faut sans doute davantage de logements, davantage d’enseignants, davantage de policiers, davantage d’argents mais parler des moyens ne suffit pas. Quels sont les ressorts du vivre-ensemble ? Comment redonner de la dignité aux quartiers défavorisés ? Comment recréer de la confiance chez ces jeunes ? Toutes ces questions clefs sont restées en dehors du débat public.
Selon Issa, la solution ne réside pas tant dans l’augmentation des budgets ou dans un nouveau plan d’urbanisme de grande ampleur. La Maison de quartier des Tilleuls dispose d’ores et déjà d’un budget annuel d’environ 700 000 € et il refuse de croire que c’est insuffisant pour faire bouger les lignes. Concernant la rénovation urbaine, il affirme sans ambages que ce sont d’abord les habitants qui font le cadre de vie et non l’inverse. « Si on mettait les habitants du XVIème aux Tilleuls, le quartier serait bien différent ».
Loïc Wacquant, sociologue et enseignant à l’université de Berkeley, explique cette mécanique sociale. Le sentiment de relégation qui habite les populations désœuvrées des quartiers ne peut être supportable que « si le stigmate est reporté sur un autre diabolisé et sans visage – les voisins du dessous, la famille immigrée qui habite dans un immeuble mitoyen, les jeunes de l’autre côté de la rue dont on dit qu’ils se cament ». La stigmatisation et l’humiliation que subissent les gens des quartiers ont pour conséquence d’effriter le « vivre-ensemble » et de dégrader leurs conditions de vie. Le sociologue résume ainsi cette double peine : « le quartier stigmatisé dégrade symboliquement ceux qui l’habitent et qui, en retour, le dégradent symboliquement puisque, étant privés de tous les atouts nécessaires pour participer aux différents jeux sociaux, ils n’ont en partage que leur commune excommunication ».
Issa refuse cependant toute position victimaire et s’agace que « dans le 93, on fait nous-mêmes beaucoup d’amalgames, on se dit victime de tout et de n’importe quoi ». Une maison de quartier fonctionne avec un projet social qui doit être validé par la CAF. Ce projet découle d’un « diagnostic partagé » qui peut être élaboré avec un sociologue. L’année dernière le projet social s’intitulait « lutter contre les discriminations ». Issa voudrait un tout autre projet pour sa première année de mandat : il veut apprendre aux jeunes à ne pas se résigner face à ces discriminations, toutes insupportables soient-elles. Il constate «qu’aujourd’hui les jeunes n’ont plus d’ambition, ils se contentent de l’animation et encore la plupart arrive là par défaut ». Ici il faut comprendre le terme « ambition » au sens classique de l’ambition professionnelle. Cela ne signifie pas que les jeunes n’ont plus d’ambition dans l’absolue. C’est d’ailleurs tout l’inverse, une grande partie de ces jeunes ont une ambition débordante mais complètement à contre-courant du système de valeurs de l’école républicaine. C’est notamment dans cette notion de contre-monde et de contre-système de valeurs que Didier Lapeyronie défend la thèse de l’émergence d’un ghetto à la française
Le Président de la Maison des Tilleuls souhaite donc présenter un projet social tourné vers l’éducation et la créativité et travaillant d’abord sur les émotions des individus. C’est un sujet fondamental et pourtant très rarement soulevé dans le débat public par les commentateurs ou les élus. Comprendre ses émotions, c’est pouvoir mieux en jouir, mais c’est aussi être en mesure de s’en libérer. Il veut leur faire comprendre comment on passe de la colère à la haine et comment on rebrousse le chemin, de la haine au respect, du respect à la fierté.
En réalité, il semble que ce soit notre pays tout entier qui ne sache pas interroger ses propres émotions. Aux lendemains des attentats du 7 janvier, un enfant de 8 ans a été entendu par la police pour apologie du terrorisme à Nice. Willy Le Devin, journaliste à Libération, interroge à ce sujet Amar Henni, ancien éducateur à Grigny sur Orge. Ce dernier donne son analyse : « Lorsqu’on se demande pourquoi l’enfant fait ça, on cerne mal les réalités. Il fait sans doute moins ça par provocation que par anxiété car il a peur que « Charlie Hebdo » s’en prenne à son père parce qu’il est musulman. Il ajoute « cette séquence est symptomatique de l’absence absolue d’idées au plus haut niveau de l’Etat. Quand on n’a pas d’idée, on sanctionne ça rassure ».
Lors d’un précédent projet éducatif, Issa avait encadré des jeunes dans la réalisation d’un court-métrage. C’était l’occasion de parler des émotions mais aussi de faire prendre conscience aux jeunes qu’ils ont de réelles capacités, qu’ils ont des talents. Issa s’était réjoui que « même les plus réfractaires » aux projets de la maison des tilleuls et aux discours des éducateurs, se soient pris au jeu et investi avec enthousiasme dans cette réalisation.
L’autre volet du projet social d’Issa concerne l’éducation. Ils voudraient convaincre les « petits » de s’investir à l’Ecole et de fuir l’engrenage qui mène à la délinquance et à l’échec scolaire. Pour cela il faut aussi leur expliquer qu’il y a d’autres chemins pour se faire respecter dans le quartier, pour être reconnu. Issa explique que les grands de la cité le craignent non pas parce qu’il est violent mais parce qu’il a poursuivi les études et qu’il travaille. Paradoxalement, c’est en suivant le chemin de la différence et en refusant la logique grégaire, que l’on peut s’attirer le respect du groupe. « Avoir un parcours différent, ça force le respect » conclut-il.
Issa regrette qu’à la maison, son père ne lui ait jamais demandé comment s’était passé sa journée à l’école. Selon lui, le rôle de la famille est fondamental dans la réussite scolaire de l’enfant, c’est pourquoi il entend mettre en place des ateliers à la Maison de quartier à destination des parents, et surtout des mères. pas logique dans l’enchainement des phrases). Issa voudrait même travailler avec les mères sur la question de l’affection, qui semble finalement constituer le plus grand manque dans la vie du quartier. Alors qu’on imagine mal comment l’objectif d’affection pourrait fonder une politique publique, c’est pourtant une question centrale dans le phénomène de la délinquance et de l’échec scolaire. C’est au moment où les jeunes commencent à se couper de leurs familles que les ennuis commencent.
L’éducateur, l’enseignant, le père ou la mère sont plus que jamais démunis en l’absence d’une quatrième figure essentielle dans la réussite des jeunes. C’est le modèle.
Issa s’inquiète : « ce sont des symboles dont il manque à Blanc-Mesnil, ici le modèle c’est Scarface. » Comment expliquer que ce gangster des années 1980 fasse figure de héros ? Nous pourrions faire l’hypothèse que le déficit d’attention ou d’affection des autorités familiales et scolaires aient empêché la transmission d’un capital culturel nécessaire au conditionnement de l’enfant à la vie sociale normée. En tout cas il semble bien que les jeunes soient contraints de s’identifier à d’autres figures charismatiques qui tirent leur légitimité de leurs actes extraordinaires au sens d’antisocial.
De quel individu exemplaire ces jeunes pourraient-il s’inspirer ? S’il existe des modèles, notamment dans le monde de la musique et du sport, il est clair que les talents des quartiers sont très mal représentés dans l’ensemble de la société française. Cette sous-représentation expliquerait un déficit de symboles dans les banlieues. Dans un article des Echos du 4 février 2015, Benjamin Stora, historien et président du conseil d’orientation du Musée de l’immigration confirme cette théorie. « L’urgence c’est de s’attaquer à la non-représentation de la nouvelle génération. Alors que la société française a profondément changé depuis vingt ans, alors qu’ils sont frappés de plein fouet par le chômage et l’insécurité, les moins de 25 ans sont totalement oubliés. On ne les voit ni dans les partis, ni dans les syndicats, pas davantage dans les médias. Et non seulement ils ne sont pas représentés, mais on ne les écoute pas. Ils sont dans une panne d’avenir. Il y a une vraie colère de la jeunesse et même chez eux une véritable hargne, terrible à l’égard des anciennes générations. Cela explique en partie le phénomène Dieudonné, comme le mouvement très fort du « je ne suis pas Charlie » chez les moins de 25 ans ».
Pour renforcer le vivre-ensemble, François Hollande a promis de développer la démocratie participative en France. Si la démocratie participative comporte de nombreuses vertus, son développement sera vain s’il n’est pas accompagné d’un grand chantier en faveur de la démocratie représentative. Que l’ensemble de nos institutions représentent davantage notre jeunesse, y compris celle de la banlieue, exigera une véritable révolution culturelle. C’est un défi à la hauteur de la crise que traverse la France du « vivre-ensemble ».
1Interview par le quotidien l’Opinion, numéro du 5 février 2015.
