« Que fait le peuple lorsqu’on lui donne la parole ? »
Loïc Blondiaux est un professeur de sciences politiques à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il s’est penché sur différents aspects de la démocratie directe, et notamment sur l’opinion publique ou encore la démocratie participative. En ce sens, et dans une approche sociologique, il a suivi pendant quatre ans, de 1995 à 1999 la création et le développement de 7 conseils de quartiers dans le vingtième arrondissement de Paris. Il a publié ses résultats dans la revue Hermés à travers un article intitulé « La démocratie par le bas » (2000). L’objet de cet article n’est pas de faire une comparaison entre les conseils de quartiers parisiens et blanc mesnilois, mais de s’inspirer des remarques de Loïc Blondiaux pour faire avancer la réflexion sur le concept même de « conseil de quartier ».
Loïc Blondiaux commence d’abord par décrire le contexte historique qui a vu naître la naissance des conseils de quartiers : comme il a déjà été montré dans un article précédent (« Vous avez dit Conseils de quartier ? », publié le 16/02/2015), ils apparaissent dans un contexte de renouveau de la participation citoyenne dans la politique de la ville, à l’instar des enquêtes publiques, référendums, conseils municipaux d’enfants ou d’étrangers. Ceci étant, le politologue prend le temps d’analyser la composition de ces conseils. Première remarque intéressante sur la forme, dans le vingtième arrondissement de Paris, le choix des conseillers de quartier n’est pas le même qu’au Blanc Mesnil : sur 39 membres que composent chaque conseil, 1/3 sont désignés par les partis politiques, 1/3 sont choisis en fonction de leur engagement associatif, enfin 1/3 sont désignés par tirage au sort. Chacun des conseils est présidé, comme au Blanc Mesnil, par un élu municipal. Selon Blondiaux, la richesse et l’intérêt des conseils de quartier se situe dans cette capacité à regrouper, dans une même salle, des catégories différentes d’habitants, qui n’ont en temps normal pas les moyens de délibérer ensemble.
Très vite, Blondiaux référence non seulement l’ensemble des outils de participation citoyenne, mais aussi toutes les critiques qui les ont accompagnées : « referendums confiés aux mains de maires tout-puissants, enquêtes publiques détournées de leur sens, conseils de quartier désertés par les habitants. Les conseils de quartiers, comme les autres formes de participation citoyenne, serait inefficaces, voire contre-productives. Et Blondiaux de conclure : « la démocratie locale resterait sans objet ». De cette problématique d’une nécessité des conseils de quartier comme renouveau de la participation citoyenne couplée à une inefficacité criante, Blondiaux fait ressortir deux remarques qui résument sa thèse :
1- D’abord, il défend l’idée que ces critiques « d’immobilisme » adressées aux nouveaux outils de participation n’empêchent pas un travail sur ces structures : ce n’est pas parce que l’on ne constate pas directement de changements qu’il n’y en a pas pour autant. A défaut d’être une fabrique de « décisions concrètes », les conseils de quartier ne sont-ils pas des laboratoires où l’on expérimente ? Blondiaux soutient en effet que ce qui fait qu’une décision est légitime, ce n’est pas « la volonté déjà formée » mais la formation de la volonté par la délibération. Il propose de fait une autre vision des conseils de quartier qui ne sont plus seulement des instances visant à « faire participer » mais aussi des nouveaux modes de décisions politiques, parfois plus efficaces que les instances traditionnelles.
« Il est clair en particulier que l’implication croissante des citoyens ou des ressortissants dans la fabrication des politiques publiques répond à une exigence fonctionnelle plus qu’à un impératif démocratique »
2- Ensuite, Blondiaux se focalise sur la prise de parole publique et la délibération en elle-même. Selon lui, les conseils de quartier favorisent l’inter-subjectivité et l’inter-compréhension : ils doivent donc aller plus loin que le simple rapport de force que l’on retrouve par exemple dans les procédures électorales en tout genre. Les conseils de quartier sont des instances représentatives et délibératives : ils ne doivent donc pas devenir des instances d’interpellation du pouvoir politique, ce qui, en un sens, restaurerait « un schéma politique classique qui voit l’autorité politique municipale- conçue comme dispensatrice de moyens d’agir sur la société locale »
La conclusion que fait Blondiaux sur les conseils de quarter n’est pas optimiste, mais elle a pour mérite de montrer que pour que les conseils de quartier soient véritablement des espaces de libre parole, il faut que la manière dont s’organise le dialogue ne soit pas définie d’en haut, par la mairie, mais que les conseillers de quartier eux-mêmes puissent décider de ces différentes modalités de délibérations, et pourquoi pas, de voter leur propre règlement intérieur, car « chacun de ces choix procéduraux a des incidences sur la nature de la discussion ».
